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POURQUOI NOUS PLEURONS TANT RACHID TAHA

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J’étais toute jeune étudiante quand le son de Carte de Séjour est arrivé comme un cri du coeur. J’entamais ma vingtième année et je quittais la campagne Bordelaise. Me voilà fraichement arrivée à la fac et à l’époque on ne parlait pas beaucoup de nous. Nous c’était les enfants d’immigrés maghrébins. J’arrivais en ville avec ma robe à fleur, où on lisait love partout, je ne retrouvais de mon lycée qu’un autre jeune maghrébin. L’université était immense et mes enseignants me pensaient être venue du Maroc pour mes études et surtout pas du fond de la campagne bordelaise. C’était la fin des années 80. Puis, cette inexistence allait être définitivement combattue grâce à une radio libre qui allait changer ma vie. En plus d’être étudiante, je devenais animatrice radio pour exister enfin ! C’était l’époque des radios libres. Et c’est là que j’ai découvert Carte de Séjour ! Rachid Taha et sa voix n’a plus jamais quitté ma vie. Bien sûr il y a eu d’autres rendez-vous manqués : sos Racisme et son concert touche pas à mon pote ! La marche des beurs ! Moi, jeune fille en fleur fraichement débarquée de sa campagne choisissait le micro pour réussir à exister dans une France qui ne nous connaissait pas encore et qui ne nous reconnaissait pas trop. C’est ainsi que je dis enfin que non je n’étais pas venue directement du Maroc, que mon histoire était inscrite nulle part encore, qu’il fallait écrire cette histoire là ! Et Rachid Taha nous a crié son douce France ! Crié et fait sourire… Il y eut le train de Bordeaux Ventimille… où l’horrible fait divers nous rendait la France moins douce… il y eut le FN … Pasqua… les lois sur l’immigration toujours plus restrictives et englobantes… Rachid Taha chantait Voilà Voilà… que ça recommence ! J’étais jeune maman, j’écoutais ses chansons dans l’autoradio roulant sur l’autoroute du nord de la France… Rachid Taha criait à présent cet extrémisme que nous subissions. Les banlieues, Khaled Kelkal.. l’Algérie entre les mains des bourreaux… et la vie continuait pour nous enfants d’immigrés avec ces étiquettes qui allaient devenir de plus en plus dures à décoller. Rachid Taha dont j’ai croisé le regard un jour en traversant au passage clouté, je marchais dans Paris où j’ai élu domicile pour mon art … le cinéma choisi parmi tant d’autres possibilités pour raconter aussi notre monde. Je rêvais et faisais le point comme je le fais toujours quand je marche, et dans la voiture arrêtée pour me laisser passer, je croise enfin le regard de celui qui m’avait donné la voie : Rachid Taha. Il me reconnut sans doute comme étant de sa famille d’artiste, il me regarda longtemps, je le reconnus et lui dis avec mon langage visuel tout le bien que je pensais de lui. Il était las sans doute de quelque chose… il sentait sans doute déjà que notre bataille était presque vaine ! C’était bien avant les attentats, et c’était dans ce quartier que la haine nous frappera tous de plein fouet. Rachid Taha, dont je voulais faire le portrait… et comme si c’était un rêve il s’en est allé bien avant que je concrétise ce film de son vivant. Un ami m’appris que Rachid Taha fêtera son anniversaire le 18 septembre alors que je fêtais le mien le 7 septembre. Nous parlions de lui et puis la nouvelle arriva ! Rachid Taha est parti ! Nous allons devoir continuer à inscrire notre histoire sans lui… inscrire notre devenir et lui rendre hommage de nous avoir tant accompagné ! Juste un regard de lui dont je ne me débarrasse pas comme si le flambeau se transmettait ainsi, sans artifice.